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Le Bauhaus et l'abstraction géométrique : histoire d'une école qui a changé l'art

Une école fermée depuis 1933 continue de dicter le vocabulaire de l'abstraction géométrique : grilles nettes, couleurs primaires, formes réduites à l'essentiel. Retour sur l'histoire du Bauhaus, ses maîtres — Kandinsky, Klee, Itten, Albers — et ce que ma propre géométrie latino-américaine lui doit, ou pas.
Une école d'art fermée par les nazis en 1933 continue, presque un siècle plus tard, à dicter le vocabulaire visuel de l'abstraction géométrique : grilles nettes, couleurs primaires posées en aplats francs, formes réduites au cercle, au carré et au triangle. Cette école, c'est le Bauhaus. On cite souvent son nom en passant — au détour d'un cours de composition ou d'une leçon de théorie des couleurs — sans toujours mesurer à quel point son histoire, brève et mouvementée, a façonné la façon dont on peint, on enseigne et on regarde la géométrie en peinture aujourd'hui. Voici cette histoire, et ce qu'elle doit — ou ne doit pas — à ma propre pratique.
Le Bauhaus, une école plus qu'un style
Le mot Bauhaus, littéralement « maison du bâtiment », ne désigne pas un mouvement pictural au sens où l'on parle du cubisme ou de l'expressionnisme abstrait, mais une école d'art, d'artisanat et d'architecture fondée à Weimar, en Allemagne, en 1919, par l'architecte Walter Gropius. Son ambition, formulée dans un manifeste fondateur illustré d'une cathédrale gravée sur bois par Lyonel Feininger, était de réunir sous un même toit peinture, sculpture, artisanat et architecture, pour former des créateurs capables de penser un objet — un meuble, un bâtiment, une affiche — de sa conception à sa fabrication. La géométrie n'y est donc pas un style choisi par goût, mais une méthode : réduire la forme à ses éléments les plus simples pour mieux la reconstruire de façon rationnelle.
De Weimar à Dessau : une histoire en trois actes (1919-1933)
L'histoire du Bauhaus tient en quatorze ans et trois adresses. Fondée à Weimar en 1919, l'école y développe son cours préliminaire obligatoire, le Vorkurs, conçu par le peintre suisse Johannes Itten pour désapprendre aux élèves leurs réflexes académiques avant de leur enseigner la couleur, la matière et la forme. En 1925, sous la pression politique croissante d'une Thuringe conservatrice, l'école déménage à Dessau, où Walter Gropius conçoit lui-même le bâtiment emblématique aux façades de verre qui abrite encore aujourd'hui la Fondation Bauhaus. C'est là, entre 1925 et 1932, que l'enseignement de la géométrie atteint sa forme la plus aboutie. Mais la montée du nazisme rattrape l'école : chassée de Dessau en 1932, elle se replie à Berlin sous la direction de l'architecte Mies van der Rohe, avant de s'autodissoudre en 1933 face aux pressions de la Gestapo, qui la juge trop proche du « bolchevisme culturel ».
Kandinsky, Klee, Itten, Albers : quatre maîtres, une grammaire commune
Le Bauhaus doit sa portée durable à la qualité de son corps enseignant, où se croisent plusieurs générations de penseurs de la forme et de la couleur :
- —Vassily Kandinsky, qui enseigne la théorie de la forme de 1922 à 1933 et publie en 1926 son traité Point, ligne, plan, où il analyse la charge visuelle d'un point, d'une ligne et d'un plan indépendamment de tout sujet représenté
- —Paul Klee, responsable de l'atelier de vitrail puis de tissage, qui développe dans son Cahier pédagogique une théorie du mouvement et de la construction picturale aussi rigoureuse que poétique
- —Johannes Itten, concepteur du Vorkurs et théoricien du contraste des couleurs, dont la méthode reste enseignée dans la plupart des écoles d'art
- —Josef Albers, d'abord élève puis maître du Vorkurs, qui poursuit ses recherches sur la couleur bien après la fermeture de l'école, jusqu'à sa série Hommage au carré entamée en 1950 aux États-Unis
Une grille peut discipliner une toile sans jamais l'assécher : c'est tout l'art que le Bauhaus a tenté d'enseigner, entre rigueur du geste et liberté de la couleur.
Cinq principes hérités du Bauhaus, encore visibles dans l'abstraction géométrique aujourd'hui
Quatorze ans d'existence n'ont pas suffi à épuiser l'influence du Bauhaus. Un siècle plus tard, plusieurs de ses partis pris structurent encore une grande partie de l'abstraction géométrique contemporaine :
- —La réduction du vocabulaire formel au cercle, au carré, au triangle et à la ligne droite, plutôt qu'à des formes organiques ou irrégulières
- —L'usage de couleurs primaires ou saturées posées en aplats francs, sans dégradé ni modelé
- —Une composition pensée comme une structure logique, où chaque forme occupe une place justifiée plutôt qu'intuitive
- —Le refus de toute anecdote ou de tout sujet narratif au profit de la forme et de la couleur pour elles-mêmes
- —L'idée qu'un même vocabulaire géométrique peut circuler entre peinture, design, typographie et architecture sans perdre sa cohérence
Un héritage que ma propre géométrie n'a pas reçu en ligne directe
Je le précise volontiers, y compris dans l'article que je consacre à l'abstraction géométrique latino-américaine : ma formation, entre Buenos Aires et São Paulo dans les années 1980 et 1990, ne descend pas directement du Bauhaus. Les mouvements concrets et néo-concrets sud-américains qui m'ont formée revendiquaient au contraire une certaine distance vis-à-vis de ce modèle européen, jugé trop rationnel, en lui préférant une couleur plus vive et une dimension sensorielle assumée. Mais on ne peint pas une grille géométrique sans, d'une manière ou d'une autre, devoir au Bauhaus une partie du vocabulaire qu'on utilise pour en parler — le contraste des complémentaires, la tension d'une diagonale, l'équilibre d'une composition. Ma géométrie, souvent travaillée au couteau pour donner du relief à la matière, s'inscrit ainsi dans un dialogue plus qu'une filiation : une grammaire européenne reçue en héritage indirect, recomposée avec une couleur et une matière qui doivent davantage à l'Amérique latine. Vous pouvez retrouver cette tension entre structure et couleur dans la Collection complète, et suivre les expositions où ces toiles ont été présentées en France, en Espagne et en Andorre sur la page Actualités.
Pourquoi le Bauhaus reste une référence incontournable
Fermé depuis 1933, le Bauhaus n'a jamais cessé d'essaimer. Contraints à l'exil par la montée du nazisme, plusieurs de ses maîtres ont emporté leur enseignement aux États-Unis : Josef Albers rejoint le Black Mountain College puis l'université Yale, où il forme toute une génération de peintres à sa théorie de la couleur ; László Moholy-Nagy fonde à Chicago le New Bauhaus. C'est par ce détour américain, autant que par les livres, que le vocabulaire du Bauhaus a fini par irriguer l'ensemble de l'abstraction géométrique du XXe siècle — bien au-delà de l'Allemagne où il n'aura vécu, sous ce nom, qu'à peine quatorze ans.
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Questions Fréquentes
Qu'est-ce que le Bauhaus, exactement ?+
Le Bauhaus est une école d'art, d'artisanat et d'architecture fondée à Weimar, en Allemagne, en 1919 par l'architecte Walter Gropius. Elle visait à réunir peinture, artisanat et architecture pour former des créateurs capables de penser un objet de sa conception à sa fabrication, en s'appuyant sur une méthode fondée sur la réduction géométrique de la forme.
Qui a fondé le Bauhaus et pourquoi a-t-il fermé en 1933 ?+
Le Bauhaus a été fondé en 1919 par l'architecte Walter Gropius. Après avoir déménagé de Weimar à Dessau en 1925 puis à Berlin en 1932 sous la pression politique croissante, l'école s'est autodissoute en 1933 face aux pressions de la Gestapo, le régime nazi la jugeant trop proche du « bolchevisme culturel ».
Quel est le lien entre le Bauhaus et l'abstraction géométrique ?+
Des enseignants comme Vassily Kandinsky, Paul Klee et Josef Albers y ont développé une grammaire visuelle fondée sur les formes géométriques élémentaires, le contraste des couleurs et la composition structurée — un vocabulaire encore utilisé aujourd'hui pour analyser et créer de l'abstraction géométrique.
L'abstraction géométrique de M. C. Lamamie de Clairac descend-elle du Bauhaus ?+
Pas directement : sa formation, entre Buenos Aires et São Paulo, s'inscrit dans la tradition concrète et néo-concrète latino-américaine, qui a précisément cherché à se distinguer du modèle européen du Bauhaus par une couleur plus vive et plus sensorielle. Le vocabulaire géométrique qu'elle utilise doit néanmoins indirectement beaucoup à cet héritage commun.
Peut-on encore voir des œuvres ou l'héritage du Bauhaus aujourd'hui ?+
Oui : le bâtiment de Dessau conçu par Walter Gropius abrite aujourd'hui la Fondation Bauhaus, et plusieurs musées en Allemagne conservent les œuvres de ses maîtres. Son influence se lit aussi, de façon plus diffuse, dans une grande partie du design, de la typographie et de l'abstraction géométrique contemporaine.
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