M. C. Lamamie de Clairac

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Le cubisme est-il un art abstrait ? Aux origines de l'abstraction géométrique

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Toile géométrique et colorée « Ijometry » de M. C. Lamamie de Clairac, écho contemporain à la fragmentation cubiste
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Picasso, Braque et une question qui revient sans cesse : le cubisme est-il déjà de l'abstraction ? Retour sur un mouvement fondateur, entre fragmentation de la forme et naissance de l'abstraction géométrique.

« Le cubisme, c'est déjà de l'abstraction, non ? » On me pose souvent cette question devant certaines de mes toiles aux plans géométriques imbriqués — persuadés que Picasso a peint la première œuvre abstraite avec ses visages éclatés en facettes. La réalité est plus nuancée, et bien plus intéressante : le cubisme n'a jamais renoncé à représenter le monde. Mais c'est bien lui qui a ouvert la brèche dans laquelle l'abstraction géométrique s'est engouffrée à peine quelques années plus tard. Voici ce que le mouvement le plus radical du début du XXe siècle doit à Cézanne — et ce que l'abstraction qui a suivi lui doit à son tour.

Le cubisme est-il un art abstrait ? Une nuance essentielle

Non — pas au sens strict du terme. Une toile cubiste, aussi éclatée soit-elle, garde toujours un sujet reconnaissable : un visage, une guitare, une bouteille, un compotier. Picasso et Braque ne suppriment pas le motif, ils le décomposent en une multitude de facettes géométriques observées sous plusieurs angles à la fois, puis le recomposent sur une surface plane. C'est cette rupture avec la perspective classique — un seul point de vue fixe hérité de la Renaissance — qui trouble le regard et entretient la confusion avec l'abstraction. Mais tant qu'un sujet reste identifiable, même fragmenté, on reste dans le champ du figuratif. L'abstraction proprement dite, elle, renoncera totalement à ce sujet quelques années plus tard.

De Cézanne à Picasso et Braque : la naissance du cubisme (1907-1914)

Le terreau du cubisme se trouve chez Paul Cézanne, qui écrivait en 1904 à son ami le peintre Émile Bernard qu'il fallait « traiter la nature par le cylindre, la sphère et le cône » — une invitation à voir, sous les formes du monde, leur structure géométrique sous-jacente. Pablo Picasso s'en empare avec fracas en 1907 dans Les Demoiselles d'Avignon, où les visages se fragmentent sous l'influence des masques ibériques et africains qu'il découvre alors. À partir de 1908, il travaille en tandem quasi quotidien avec Georges Braque, au point que les deux artistes diront plus tard ne plus reconnaître leurs toiles l'un de l'autre. Le nom même du mouvement naît d'une pique : le critique Louis Vauxcelles, reprenant un mot attribué à Matisse à propos des paysages de Braque à L'Estaque, parle de tableaux « faits de petits cubes » — l'étiquette, moqueuse à l'origine, reste.

Cubisme analytique, cubisme synthétique : ce qui change

Le mouvement traverse deux phases bien distinctes entre 1907 et 1914, et les confondre est l'erreur la plus fréquente :

  • Le cubisme analytique (1909-1912) : palette presque monochrome — ocres, gris, bruns — sujet disséqué en une multitude de petites facettes vues sous plusieurs angles à la fois, jusqu'à devenir presque illisible
  • Le cubisme synthétique (1912-1914) : retour de la couleur et de formes plus larges et plus lisibles, le sujet redevient identifiable d'un coup d'œil
  • L'invention du papier collé : en 1912, Braque colle un morceau de papier imitant le bois sur sa toile Compotier et verre — la première fois qu'un matériau du quotidien entre dans un tableau occidental comme élément à part entière, et non plus comme sujet représenté
  • La multiplicité des points de vue : un même objet — un violon, un verre — est montré de face et de profil sur la même toile, remplaçant la perspective unique héritée de la Renaissance par plusieurs regards simultanés

Le pont vers l'abstraction géométrique : Delaunay, Mondrian, Malevitch

C'est cette dernière idée — plusieurs points de vue superposés sur une même surface, la couleur et la forme affranchies d'une description fidèle du réel — qui va servir de tremplin à l'abstraction naissante. Dès 1912, Robert Delaunay pousse la fragmentation cubiste vers une abstraction presque totale avec ses disques de couleur pure, un courant que son ami le poète Guillaume Apollinaire baptise « orphisme ». Piet Mondrian, lui, traverse une véritable période cubiste à Paris entre 1911 et 1913 — ses natures mortes de cette époque, encore proches de Braque, annoncent déjà la grille géométrique qu'il théorisera quelques années plus tard, une fois rentré aux Pays-Bas. Kazimir Malevitch suit un chemin comparable : après une phase que l'on qualifie de « cubo-futuriste », il rompt définitivement avec le sujet en 1915 pour fonder le suprématisme autour de son Carré noir sur fond blanc. Sans le cubisme pour ouvrir la brèche, ces trois trajectoires vers l'abstraction pure auraient sans doute pris une tout autre forme.

Je ne fragmente jamais un visage comme le faisaient Picasso ou Braque — mon travail se situe dans la branche pleinement abstraite de cette histoire. Mais l'idée qu'une toile puisse contenir plusieurs plans, plusieurs tensions, sans jamais se figer en un seul point de vue, c'est quelque chose que je retrouve, à ma façon, dans chacune de mes compositions géométriques.

Ce que mon abstraction géométrique doit — et ne doit pas — au cubisme

Je ne me revendique pas de l'héritage cubiste au sens strict : mes toiles ne fragmentent aucun visage, aucun objet du quotidien, et ma filiation, que je détaille dans l'article sur l'abstraction géométrique latino-américaine, passe davantage par Kandinsky puis par les mouvements concret et néo-concret nés à Buenos Aires et São Paulo, où je me suis formée. Mais je dois reconnaître à Picasso et Braque d'avoir, les premiers, prouvé qu'une toile pouvait organiser plusieurs plans de couleur et de forme sans obéir à une perspective unique — un principe qui traverse encore mes compositions les plus géométriques, comme Ijometry ou Polarité Opposée. Vous pouvez retrouver ces toiles, et bien d'autres, dans la Collection complète, et me rencontrer lors de mes prochaines expositions en France, en Espagne et en Andorre, recensées sur la page Actualités.

Mots-clés

CubismeHistoire de l'art abstraitPicasso et BraqueAbstraction géométriqueCubisme analytique et synthétique

Questions Fréquentes

Le cubisme est-il un art abstrait ou figuratif ?+

Le cubisme reste un art figuratif : même fragmenté en de multiples facettes géométriques, le sujet — un visage, un objet, une nature morte — demeure identifiable. L'abstraction proprement dite renoncera totalement à ce sujet quelques années plus tard, avec Kandinsky puis Malevitch et Mondrian.

Quelle est la différence entre le cubisme analytique et le cubisme synthétique ?+

Le cubisme analytique (1909-1912) fragmente le sujet en une multitude de facettes dans une palette presque monochrome, jusqu'à le rendre presque illisible. Le cubisme synthétique (1912-1914) revient à des formes plus larges, plus colorées et plus lisibles, et invente le papier collé.

Qui a inventé le cubisme, Picasso ou Braque ?+

Aucun des deux séparément : le mouvement naît d'une collaboration quasi quotidienne entre Pablo Picasso et Georges Braque entre 1908 et 1914, au point que les deux artistes diront plus tard ne plus reconnaître leurs toiles l'un de l'autre. Le nom « cubisme » lui-même vient d'une remarque moqueuse du critique Louis Vauxcelles.

Le cubisme a-t-il vraiment influencé la naissance de l'abstraction géométrique ?+

Oui, directement : Robert Delaunay pousse la fragmentation cubiste vers l'abstraction pure dès 1912 avec l'orphisme, tandis que Piet Mondrian et Kazimir Malevitch traversent tous deux une période cubiste avant de rompre totalement avec le sujet, respectivement avec le néoplasticisme et le suprématisme.

L'abstraction géométrique contemporaine porte-t-elle encore la trace du cubisme ?+

Dans son principe de composition, oui : organiser plusieurs plans de couleur et de forme sur une même toile sans perspective unique reste un réflexe hérité du cubisme, même dans une abstraction géométrique totale comme la mienne, qui ne fragmente plus aucun sujet reconnaissable.

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