Le Journal
L'abstraction géométrique latino-américaine : histoire, mouvements et couleur

Universalisme constructif, Madí, concretismo, néo-concrétisme : d'où vient vraiment l'abstraction géométrique née en Uruguay, en Argentine et au Brésil ? Formée entre Buenos Aires et São Paulo, je retrace cette histoire qui irrigue encore ma peinture.
En 1943, le peintre uruguayen Joaquín Torres-García dessine une carte d'Amérique du Sud renversée, le cap Horn pointant vers le ciel : América Invertida. Le geste est autant politique qu'esthétique — il refuse que le Sud ne fasse que recevoir les leçons artistiques venues du Nord. C'est de cette même exigence d'émancipation que naît, entre les années 1930 et 1950, l'abstraction géométrique latino-américaine : un langage de formes nettes, de couleurs saturées et de compositions rigoureuses, inventé à Montevideo, à Buenos Aires, puis à São Paulo et à Rio de Janeiro. C'est aussi la tradition dans laquelle je me suis formée, entre Buenos Aires et São Paulo, avant de m'installer dans le Tarn. Voici l'histoire d'un mouvement trop souvent réduit, vu d'Europe, à une simple variante locale du constructivisme ou du néoplasticisme.
Qu'est-ce que l'abstraction géométrique latino-américaine ?
Le terme désigne un ensemble de mouvements nés en Amérique du Sud entre le milieu des années 1930 et la fin des années 1950, qui partagent avec l'abstraction géométrique européenne — celle de Kandinsky, de Mondrian ou du Bauhaus — le goût pour la forme nette et la composition structurée, mais s'en distinguent par une couleur beaucoup plus vive et une dimension sensorielle pleinement assumée. Plutôt qu'un simple import du vocabulaire européen, ces mouvements — l'universalisme constructif en Uruguay, le mouvement Madí et l'art concret en Argentine, le concretismo et le néo-concrétisme au Brésil — inventent une grammaire propre, capable d'absorber aussi bien les leçons du constructivisme russe que les motifs précolombiens ou la lumière tropicale.
Torres-García et l'universalisme constructif : la matrice uruguayenne
Après plus de quarante ans passés en Europe, au contact du cubisme et de Mondrian, Joaquín Torres-García rentre à Montevideo en 1934 et y fonde, en 1943, le Taller Torres-García. Il y développe une doctrine qu'il baptise « universalisme constructif » : une grille géométrique rigoureuse, héritée du néoplasticisme, mais que l'artiste remplit de signes — poissons, ancres, horloges, figures précolombiennes — plutôt que de la vider de tout symbole comme le faisait Mondrian. América Invertida, son croquis de 1943, résume ce programme en une image : une géométrie qui organise le monde depuis le point de vue du Sud, et non depuis celui du Nord.
Concretismo et néo-concrétisme au Brésil : la couleur comme expérience sensorielle
Au Brésil, deux générations se répondent. En 1952, à São Paulo, le Grupo Ruptura de Waldemar Cordeiro défend un concretismo rigoureux, proche par son rationalisme du constructivisme européen. Deux ans plus tard, à Rio de Janeiro, le Grupo Frente d'Ivan Serpa — auquel appartiennent Lygia Clark, Hélio Oiticica et Lygia Pape — prend une direction plus sensible. En 1959, le Manifeste néo-concret rédigé par le poète Ferreira Gullar rompt ouvertement avec le rationalisme froid de São Paulo : la géométrie doit désormais se vivre par le corps et les sens, pas seulement se calculer. C'est précisément cette tension entre rigueur géométrique et expérience sensorielle et colorée qui définit, aujourd'hui encore, l'abstraction géométrique latino-américaine.
Le mouvement Madí en Argentine : quand la forme s'échappe du cadre
À Buenos Aires, un an après la fondation de l'Association Arte Concreto-Invención, Carmelo Arden Quin, Gyula Kosice et Rhod Rothfuss lancent en 1946 le mouvement Madí. Sa signature la plus radicale : le marco recortado, un cadre découpé qui épouse les contours irréguliers de la composition plutôt que d'imposer le rectangle classique de la toile. La géométrie n'y est plus seulement peinte, elle redessine l'objet lui-même — une liberté vis-à-vis du support qui reste, aujourd'hui, l'un des apports les plus singuliers de l'abstraction latino-américaine à l'histoire de l'art du XXe siècle.
Cinq traits qui distinguent l'abstraction latino-américaine de ses cousines européenne et new-yorkaise
- —Une couleur saturée et joyeuse, à l'opposé de la palette volontairement réduite du néoplasticisme européen
- —Un ancrage dans des avant-gardes locales — Montevideo, Buenos Aires, São Paulo, Rio de Janeiro — plutôt qu'une simple importation du Bauhaus
- —Une dimension sensorielle, parfois participative avec le néo-concrétisme, loin du rationalisme froid du concretismo paulista ou du constructivisme russe
- —Une remise en cause du cadre et du support lui-même, avec le marco recortado du mouvement Madí
- —Un dialogue assumé avec des motifs précolombiens et une identité culturelle sud-américaine, notamment chez Torres-García
La géométrie n'a jamais eu besoin d'être froide pour être rigoureuse — la couleur peut structurer une toile aussi sûrement qu'une ligne.
Mon propre héritage : de Buenos Aires et São Paulo à mon atelier du Tarn
Formée à la peinture, à la céramique et à la poterie entre Buenos Aires et São Paulo dans les années 1980 et 1990, j'ai grandi au contact direct de cette tradition concrète et néo-concrète, bien avant de la retrouver plus tard dans les livres d'histoire de l'art. Lorsque j'ai exposé à la Halle aux Grains de Lavaur en 2022, mon travail a d'ailleurs été présenté comme portant une inspiration brésilienne assumée — un fil que je n'ai jamais coupé. Ma propre abstraction géométrique, souvent travaillée au couteau pour donner du relief à la matière, hérite de cette double leçon : la rigueur de la grille et du signe chez Torres-García, la vibration sensorielle de la couleur chez les néo-concrets brésiliens. Vous pouvez retrouver cette tension entre structure et couleur dans la Collection complète, et suivre les expositions où ces toiles ont été présentées en France, en Espagne et en Andorre sur la page Actualités.
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Questions Fréquentes
Qu'est-ce que l'abstraction géométrique latino-américaine ?+
C'est un ensemble de mouvements artistiques nés en Uruguay, en Argentine et au Brésil entre les années 1930 et 1950 — universalisme constructif, art concret, mouvement Madí, concretismo et néo-concrétisme — qui partagent le goût de la forme géométrique tout en le combinant à une couleur vive et à une dimension sensorielle propre au continent.
Quelle est la différence entre le concretismo et le néo-concrétisme brésiliens ?+
Le concretismo, né à São Paulo avec le Grupo Ruptura en 1952, privilégie une géométrie rationnelle proche du constructivisme européen. Le néo-concrétisme, formulé à Rio de Janeiro en 1959 par des artistes comme Lygia Clark et Hélio Oiticica, rompt avec cette froideur pour affirmer une expérience sensorielle et corporelle de la forme et de la couleur.
Qui est Joaquín Torres-García et pourquoi est-il important ?+
Peintre uruguayen formé en Europe, Torres-García rentre à Montevideo en 1934 et fonde en 1943 le Taller Torres-García, où il développe l'universalisme constructif : une géométrie rigoureuse qui intègre des symboles précolombiens. Son croquis América Invertida, où l'Amérique du Sud est dessinée à l'envers, est devenu un symbole de l'émancipation artistique du continent.
Qu'est-ce que le mouvement Madí ?+
Fondé à Buenos Aires en 1946 par Carmelo Arden Quin, Gyula Kosice et Rhod Rothfuss, le mouvement Madí pousse l'abstraction géométrique jusqu'à découper le cadre lui-même — le marco recortado — pour qu'il épouse les formes irrégulières de la composition.
Comment cette tradition influence-t-elle votre peinture aujourd'hui ?+
Formée à Buenos Aires puis à São Paulo, j'ai hérité directement de cette double tradition : la rigueur géométrique et le goût du signe hérités de Torres-García, la vibration sensorielle de la couleur héritée du néo-concrétisme brésilien. On la retrouve dans mes toiles travaillées au couteau, visibles dans la Collection complète.
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