Le Journal
Malevitch et le suprématisme : l'histoire du Carré noir sur fond blanc

En 1915, à Petrograd, une toile presque entièrement noire est accrochée à l'endroit réservé aux icônes religieuses. Ce geste fonde le suprématisme de Kazimir Malevitch — l'un des courants les plus radicaux de l'histoire de l'abstraction, dont hérite, à sa manière, toute la géométrie contemporaine.
Une toile presque entièrement noire, accrochée en 1915 dans l'angle d'une salle d'exposition à Petrograd — l'endroit où l'on plaçait traditionnellement les icônes religieuses dans un intérieur russe. Ce geste, aussi simple que provocateur, invente en un instant l'un des courants les plus radicaux de l'histoire de l'art : le suprématisme de Kazimir Malevitch. Plus de cent ans plus tard, le Carré noir continue de diviser — pur néant pour les uns, aboutissement logique de toute une histoire de l'abstraction pour les autres. Retour sur un mouvement que je cite souvent en filigrane dans mes propres articles sur l'abstraction géométrique, sans jamais lui avoir consacré toute la place qu'il mérite.
Qu'est-ce que le suprématisme ?
Le suprématisme est un mouvement pictural fondé par Kazimir Malevitch en Russie autour de 1915, qui pousse l'abstraction géométrique à son point de rupture : plus aucune référence au monde visible, plus de perspective, plus d'horizon — seulement des formes géométriques pures (carré, cercle, croix, rectangle), le plus souvent en aplat, flottant sur un fond blanc traité comme un espace infini. Le mot russe supremus signifie « suprême » : Malevitch y voit la primauté absolue de la sensation pure sur toute description du réel, fût-elle déjà abstraite comme chez les cubistes ou les futuristes dont il vient.
1915 : la naissance du Carré noir
Malevitch traverse d'abord une période impressionniste, puis néo-primitiviste et enfin cubo-futuriste, avant de rompre définitivement avec le sujet en 1915. Il présente ses premières toiles suprématistes — dont le Carré noir sur fond blanc — lors de la Dernière Exposition Futuriste de Tableaux « 0,10 » à Petrograd, en décembre 1915, accompagnées d'un manifeste au titre sans détour : Du cubisme et du futurisme au suprématisme, le nouveau réalisme pictural. Sur les photographies de l'accrochage, le Carré noir occupe la place d'honneur, tout en haut d'un angle de la salle — exactement là où une famille russe orthodoxe aurait suspendu une icône. Le message est limpide : ce carré n'est pas un motif décoratif, c'est un objet de contemplation qui vient remplacer l'ancien sacré par un nouveau.
Une anecdote scientifique a relancé l'intérêt pour cette toile en 2015 : une analyse aux rayons X menée par la Galerie Tretiakov a révélé, sous la couche de peinture noire, une inscription manuscrite ainsi qu'une composition cubo-futuriste antérieure que Malevitch avait recouverte — preuve que même son geste le plus radical n'est pas né d'un seul coup, mais bien d'un repentir.
Le vocabulaire suprématiste
- —Des formes géométriques élémentaires — carré, cercle, croix, rectangle — jamais de courbe organique ni de motif décoratif
- —Un fond blanc traité comme un espace sans limite, sans horizon ni gravité, où les formes semblent flotter librement
- —Une palette d'abord réduite au noir, au blanc et au rouge, avant de s'ouvrir à d'autres couleurs pures dans les compositions suprématistes plus tardives
- —Une composition dynamique, où les formes sont légèrement inclinées ou décentrées pour suggérer un mouvement, plutôt que figées dans une symétrie parfaite
- —L'aboutissement du mouvement en 1918 avec Blanc sur blanc, un carré presque invisible peint en blanc sur un fond blanc légèrement différent
Du suprématisme au silence soviétique
Dans les années qui suivent la révolution d'Octobre, Malevitch enseigne à Vitebsk, où il fonde le groupe UNOVIS avec plusieurs de ses élèves, dont El Lissitzky, qui diffusera ensuite ce vocabulaire géométrique jusqu'au Bauhaus allemand. Le suprématisme se distingue alors du constructivisme naissant porté par Alexandre Rodtchenko ou Vladimir Tatline, plus tourné vers l'utilité sociale de l'art — architecture, design, propagande — là où Malevitch défend un art non-objectif, sans fonction ni message politique. Cette liberté ne survivra pas longtemps au régime soviétique : à partir de la fin des années 1920, l'art abstrait est jugé incompatible avec le réalisme socialiste imposé par Staline, et Malevitch, contraint, revient à une forme de figuration dans les dernières années de sa vie. Il meurt à Léningrad en 1935, presque oublié, et le Carré noir restera caché dans les réserves des musées soviétiques pendant des décennies avant d'être redécouvert par l'histoire de l'art occidentale.
Malevitch a retiré la couleur pour atteindre l'essentiel ; moi, c'est en la multipliant que je cherche la mienne — deux chemins opposés vers la même liberté du sujet.
Mon geste face au Carré noir
Le suprématisme n'est pas mon abstraction : ma peinture reste construite autour de la couleur, de la matière et du relief du couteau, aux antipodes du dépouillement radical de Malevitch. Mais je lui dois, comme toute abstraction géométrique venue après lui, cette leçon fondatrice — qu'une forme simple, posée avec intention sur une toile, peut porter à elle seule tout le poids d'une œuvre, sans avoir besoin de représenter quoi que ce soit d'autre. C'est une tension que je retrouve dans mes propres compositions géométriques, disponibles dans la Collection complète, et que j'ai pu partager lors de mes expositions en France, en Espagne et en Andorre, dont vous retrouverez l'historique complet sur la page Actualités.
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Questions Fréquentes
Qu'est-ce que le Carré noir de Malevitch ?+
Le Carré noir sur fond blanc est une toile peinte par Kazimir Malevitch en 1915, considérée comme l'œuvre fondatrice du suprématisme. Présentée pour la première fois lors de l'exposition « 0,10 » à Petrograd, elle renonce à toute référence au monde visible pour ne conserver qu'une forme géométrique pure — un manifeste peint autant qu'un tableau.
Quelle est la différence entre le suprématisme et le constructivisme ?+
Les deux mouvements naissent dans la Russie révolutionnaire et partagent un vocabulaire géométrique, mais leurs intentions diffèrent : le suprématisme de Malevitch défend un art non-objectif, sans fonction pratique, tandis que le constructivisme de Rodtchenko ou Tatline met la géométrie au service de l'architecture, du design ou de la propagande politique.
Pourquoi le suprématisme est-il considéré comme radical ?+
Parce qu'il pousse l'abstraction plus loin que tous les mouvements qui l'ont précédé : là où le cubisme fragmente encore un sujet reconnaissable, Malevitch supprime totalement toute référence au réel pour ne garder que la forme géométrique et la sensation pure qu'elle procure.
Le suprématisme a-t-il influencé d'autres mouvements géométriques ?+
Oui, largement. Par l'intermédiaire d'El Lissitzky, ancien élève de Malevitch, son vocabulaire géométrique a nourri le Bauhaus allemand, et son insistance sur la forme pure annonce, par des chemins différents, aussi bien le néoplasticisme de Mondrian que le minimalisme américain des années 1960.
Peut-on encore voir des œuvres suprématistes aujourd'hui ?+
Oui : plusieurs versions du Carré noir et d'autres toiles suprématistes majeures sont conservées à la Galerie Tretiakov et au Musée russe de Saint-Pétersbourg, ainsi que dans de grandes collections occidentales comme le MoMA à New York, qui possède notamment Blanc sur blanc (1918).
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