M. C. Lamamie de Clairac

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Pierre Soulages et l'outrenoir : quand le noir devient lumière

M. C. Lamamie de Clairac··7 min de lecture
Regard Indiscret de M. C. Lamamie de Clairac : un large aplat noir mat contraste avec le blanc nu de la toile, un dialogue entre noir profond et lumière qui n'est pas sans écho avec l'outrenoir de Pierre Soulages
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Une nuit de 1979, dans son atelier de Sète, Pierre Soulages s'endort devant des toiles qu'il juge ratées — entièrement noires, sans issue. À son réveil, la lumière du matin glisse sur le relief de la peinture et fait naître des reflets insoupçonnés : l'outrenoir venait de naître. Retour sur ce langage pictural né tout près de la région où j'expose depuis 2021.

Une nuit de 1979, dans son atelier de Sète, Pierre Soulages travaille sur une série de toiles entièrement recouvertes de noir. Insatisfait, il finit par s'endormir devant ce qu'il croit être une impasse. À son réveil, la lumière du matin glisse sur la matière encore fraîche et fait naître, à la surface du noir, des reflets, des creux, des lignes de clarté qu'aucun pigment coloré n'aurait pu produire. Ce matin-là naît l'outrenoir — un mot que Soulages invente lui-même pour décrire ce que le noir, travaillé comme matière et non comme couleur, peut faire de la lumière. Le peintre est né à Rodez, à quelques heures de route de mon propre atelier du Tarn, dans cette même grande région d'Occitanie où j'expose depuis 2021 : une bonne raison de lui consacrer, enfin, tout un article.

Qu'est-ce que l'outrenoir ?

L'outrenoir — littéralement, « au-delà du noir » — désigne une méthode plus qu'un style : peindre exclusivement en noir, non pas comme une couleur sombre parmi d'autres, mais comme une matière brute que l'on façonne pour capter, réfléchir et diffracter la lumière. Soulages ne peint pas des tableaux noirs au sens où on l'entend habituellement ; il peint avec la lumière que le noir renvoie une fois travaillé en relief, en stries, en creux et en surfaces mates ou lustrées. Regardée de face, une toile outrenoir semble uniformément sombre ; déplacez-vous d'un pas, changez l'angle du regard ou l'heure de la journée, et la même surface se met à vibrer de gris argentés, de reflets bleutés, de zones presque blanches. Le noir, chez lui, n'est jamais fixe : c'est un matériau qui varie avec le spectateur, pas avec le pigment.

1979 : la nuit où le noir est devenu lumière

Avant l'outrenoir, Soulages a déjà derrière lui trente ans d'une carrière construite autour du noir et de la lumière — dès la fin des années 1940, il peint au brou de noix, ce colorant brun-noir habituellement réservé à la teinture du bois, sur de grandes feuilles de papier, en larges bandes tracées au couteau ou à la brosse large. Mais c'est bien cette nuit de 1979 qui fait basculer son travail : après des heures passées à recouvrir plusieurs toiles de noir sans obtenir le résultat espéré, il s'endort, épuisé, convaincu d'avoir peint dans une impasse. À son réveil, quelques heures plus tard, la lumière a changé, et avec elle la perception de la matière : les reliefs qu'il avait creusés au couteau et à la raclette dans l'épaisseur de la peinture renvoient désormais des nuances de lumière insoupçonnées. Soulages comprend alors que ces toiles ne sont pas ratées — elles ouvrent un territoire entièrement nouveau, qu'aucun peintre avant lui n'avait exploré de cette manière systématique. Il a alors soixante ans ; il en consacrera plus de quarante à cette seule voie, jusqu'à sa mort à cent deux ans, en 2022.

Le vocabulaire de l'outrenoir

Quelques principes reviennent, toile après toile, dans le travail outrenoir de Soulages :

  • Le noir comme unique pigment, sans mélange ni nuance de couleur ajoutée — toute la variation vient de la matière, jamais de la palette
  • Des outils qui s'éloignent du pinceau classique : couteaux, racloirs, brosses larges et rigides, pour creuser, strier et sculpter la peinture encore fraîche
  • Une lumière qui devient littéralement le second matériau de l'œuvre, au même titre que la peinture elle-même — sans elle, la toile reste invisible
  • Des formats souvent monumentaux, pensés pour que le spectateur se déplace physiquement devant l'œuvre et en découvre les variations en marchant
  • Une abstraction totale, sans titre descriptif : Soulages numérote et date ses toiles plutôt que de leur donner un nom, pour ne suggérer aucune lecture
Le noir de Soulages n'est pas une absence, c'est un outil de travail — presque une matière première, comme l'est pour moi la pâte que je construis en couches au couteau : dans les deux cas, c'est la lumière qui termine le tableau, pas le peintre seul.

Le musée Soulages à Rodez, au cœur de l'Occitanie

Inauguré en 2014 dans sa ville natale, le musée Soulages de Rodez conserve la plus grande collection publique au monde de l'œuvre de l'artiste — une donation personnelle de plusieurs centaines de pièces, des premiers brous de noix des années 1940 jusqu'aux derniers outrenoirs peints après ses cent ans. Le bâtiment, signé par l'agence catalane RCR Arquitectes, joue lui-même sur le contraste entre des volumes sombres en acier corten et la lumière naturelle qui les traverse — un écho architectural direct au travail de l'artiste qu'il abrite. À une heure de route de Rodez, l'abbatiale Sainte-Foy de Conques conserve un autre chef-d'œuvre moins connu de Soulages : plus d'une centaine de vitraux qu'il a conçus entre 1987 et 1994, en mettant au point avec un maître verrier un verre translucide inédit, capable de faire entrer une lumière presque blanche dans l'obscurité romane de l'édifice. Rodez et Conques se trouvent dans cette même Occitanie où j'ai moi-même exposé à plusieurs reprises depuis 2021 — à Lavaur, à Puylaurens, à Saint-Félix-Lauragais et à Toulouse — une région qui, décidément, n'a pas grand-chose à envier aux grandes capitales pour qui s'intéresse à l'abstraction.

Outrenoir, Carré noir de Malevitch, color field de Rothko : trois noirs, trois intentions

Le noir a fasciné plusieurs figures majeures de l'abstraction du XXe siècle, mais chacune s'en sert pour un projet radicalement différent. Le Carré noir sur fond blanc de Kazimir Malevitch, peint en 1915 et dont je retrace l'histoire dans un précédent article, réduit le noir à une forme géométrique pure, plate, posée comme un manifeste — un point final plutôt qu'un point de départ. Mark Rothko, de son côté, empile dans ses derniers tableaux de vastes champs de noir et de gris presque sans relief, pour une émotion contemplative et silencieuse, proche du recueillement. Soulages, lui, ne cherche ni le symbole ni le silence : il construit une matière en relief pour que la lumière ambiante, changeante, devienne elle-même le sujet du tableau. Trois noirs, trois générations, trois abstractions qui n'ont en commun que la couleur qu'elles refusent d'utiliser.

Ce que je retiens de l'outrenoir dans mon propre travail au couteau

Je ne travaille pas en noir : ma peinture reste construite autour de la couleur, souvent vive, héritée de ma formation entre Buenos Aires et São Paulo. Mais l'outrenoir m'a appris quelque chose que je retrouve chaque fois que je travaille au couteau, une technique que je détaille dans un précédent article : une toile n'est jamais tout à fait terminée tant qu'on ne l'a pas vue sous plusieurs lumières. Le relief que je construis en couches successives, la façon dont une toile comme Équilibre ou Nuit d'été change d'intensité selon l'heure du jour ou l'angle d'un éclairage — c'est une leçon que je dois, indirectement, à ce peintre né à une heure de route de mon atelier. Vous pouvez découvrir mes toiles travaillées au couteau dans la Collection complète, et si vous passez en Occitanie, retrouver mes prochaines expositions sur la page Actualités — une bonne occasion, peut-être, de faire le détour par Rodez avant ou après.

Mots-clés

Pierre SoulagesOutrenoirMusée Soulages RodezHistoire de l'art abstraitAbstraction et lumière

Questions Fréquentes

Qu'est-ce que l'outrenoir de Pierre Soulages ?+

L'outrenoir est une méthode picturale mise au point par Pierre Soulages en 1979, consistant à peindre exclusivement en noir tout en travaillant la matière — striée, creusée, lissée au couteau ou à la raclette — pour qu'elle capte et réfléchisse la lumière ambiante. Le terme signifie littéralement « au-delà du noir » : ce n'est plus une couleur sombre, mais un matériau qui produit lui-même de la lumière selon l'angle et l'éclairage.

Pourquoi Pierre Soulages peignait-il uniquement en noir ?+

Ce choix n'est pas venu d'emblée : Soulages a d'abord peint au brou de noix dès les années 1940, avant de développer l'outrenoir après une nuit de 1979 où il a découvert, à son réveil, que des toiles noires qu'il croyait ratées réfléchissaient en réalité une lumière insoupçonnée selon leur relief. Il a ensuite consacré plus de quarante ans à explorer cette seule voie, jusqu'à sa mort en 2022.

Où voir les œuvres de Pierre Soulages aujourd'hui ?+

Le musée Soulages de Rodez, inauguré en 2014, conserve la plus grande collection publique de son œuvre. À une heure de route, l'abbatiale Sainte-Foy de Conques abrite ses vitraux, conçus entre 1987 et 1994. Le Centre Pompidou à Paris et plusieurs grands musées internationaux conservent également des toiles majeures de l'artiste.

Quelle est la différence entre l'outrenoir de Soulages et le Carré noir de Malevitch ?+

Malevitch utilise le noir comme une forme géométrique plate, posée comme un manifeste théorique sur l'abstraction pure. Soulages, à l'inverse, construit une matière en relief dont la texture change littéralement d'aspect selon la lumière ambiante — le noir y est un outil optique autant que pictural, pas un symbole figé.

M. C. Lamamie de Clairac s'inspire-t-elle de Pierre Soulages ?+

Pas directement dans la couleur — mon travail reste construit autour de teintes vives plutôt que du noir. Mais l'attention que porte Soulages à la façon dont la lumière révèle le relief d'une toile rejoint une préoccupation que je partage dans mes propres œuvres travaillées au couteau, où la matière change d'aspect selon l'éclairage.

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